98e Congrès de la FSTF à Alès - Colloque du samedi 18 octobre 2014

L’enfant n’est pas exclu de ce qui fait l’essence du vivant

Bernard Salignon ([1])
Professeur des Universités Montpellier III

 Veuillez excuser mon absence ([2]), le texte que je vous donne je ne pourrai absolument pas le justifier, le préciser, ni répondre bien sûr à vos questions.

La mort et la vie sont toujours liées et si nous sommes là aujourd’hui, nous les hommes, c’est uniquement parce que ce cycle apparaitre/disparaître, présence/absence, avant/après démontre et montre que la vie et la mort se déclinent ensemble depuis toujours, peut-être même comme origine du langage.

Nul ne peut échapper à la mort parce que naître, c’est toujours faire remonter d’un cran dans la généalogie le fils qui devient père et le père grand-père. Le refus de l’avancée généalogique entraîne des ravages dans la position de tout enfant. En effet, le temps ne passe pas : c’est nous qui passons ; nous sommes la mesure de ce processus parce que nous sommes mortels. Nous ne sommes que de passage, Et, à ce titre, nous ne sommes que des passeurs.

La corrida peut, elle aussi, être un passeur : un passeur à la fois artistique et symbolique.

La position philosophique, que je nouerais ici à la compréhension psychanalytique, fait dire par le philosophe que, dès que nous sommes nés, on est assez vieux pour mourir. Cette phrase est à prendre avec circonstances et mesures, mais elle signifie, au fond, que la condition de la vie est nouée à la mort. En effet rien n’a de valeur comme fait brut, dégagé, extrait du lieu, du temps et du culturel. Dire l’insupportable de la mort du toro… Dire parfois que l’agonie effraie, qu’elle nous terrifie, qu’elle est, comme le propose Rilke, « Terrible comme le beau »… dire que la corrida est uniquement et seulement une mise à mort sanglante, barbare… c’est, de la part des détracteurs, ne pouvoir voir que ce qui leur convient. Or aucune réalité n’est là pour nous convenir. Ne voir que la cruauté dans les arènes, ce serait admissible si, les arènes, ce n’était que cela ; mais, aux arènes, c’est aussi et surtout autre chose qui est en question. Un « autre chose » que nous pouvons regarder dès l’enfance, et qui pose, à travers chaque enfant, la question : « D’où je viens ? », et surtout : « Où je serai, après la mort ? »

Deux mondes s’offrent à nous. Le dernier monde, le plus récent, le plus contemporain consisterait à isoler la mort du vivant, à la dénier, à la refuser ; mais, en réalité, ceci ne la retarde pas, ne la supprime pas : « La mort viendra, dit Pavese, et elle aura tes yeux. »

Héraclite, en 500 av. JC, dit dans un aphorisme rapide : « Vivre de mort et mourir de vie ». Certains veulent, désirent coûte que coûte, contre l’évidence de l’enfance mais avec Rousseau, garantir le fantasme de l’innocence de l’enfant. Ceci s’avère être une aporie, une impasse. Car, pas plus que nous, les enfants ne sont innocents. Non ! La peur de montrer la mort n’est pédagogiquement affirmée, défendue que dans un seul et unique but : les détracteurs de la corrida veulent soustraire l’enfant à cette dialectique vie/mort qui, en réalité, est au centre des questions dès l’âge de sept ans. Comme si la vie sans la mort avait un sens en-soi, pour-soi, et comme si c’était ce qu’il faut transmettre, contre toute évidence. Ce forçage est peut être pire que la confrontation de l’humain à la mort ; n’oublions pas que, nous les hommes, nous nous appelons les mortels.

Mais la corrida n’est pas toute entière contenue dans l’acte final de tuer : elle est aussi dans le « mourir », comme risque qui donnera à la vie toute sa valeur et sa réalité.

La question que nous nous posons est double : pourquoi permettre à des enfants de 10 ans et plus d’aller voir une corrida ? et : pourquoi ne pas les y amener ? C’est dans son « autre », son envers, que cette question est à entendre et donc à poser. Qu’est-ce qu’un enfant, qu’est-ce que l’enfance ? Freud va découvrir que « l’enfant est le père de l’homme », c’est-à-dire que l’enfance construit l’homme de demain. Il n’est pas de mon propos de dire que la corrida est incontournable ; mon propos est de dire qu’elle n’est pas une violence gratuite qui mettrait l’enfant en danger irrévocable. Et cela pour plusieurs raisons que j’énonce sans les développer mais que j’aurais pu conduire et amener plus loin.

Ces raisons sont tout d’abord la culture du lieu, ensuite la nature symbolique de cette phrase étrange : « donner la mort ». Comme on donne la vie, on donne la mort. Le terme « donner » est ici d’une importance capitale.

L’enfant entre dans les arènes comme lieu partagé qui redouble ce qu’est une communauté. L’histoire nous l’a appris, les grands textes nous l’ont enseigné : toute communauté se construit sur un sacrifice. L’enfant peut se préparer non pas à la violence brute mais à une mise en scène du sentiment tragique de la vie ; la vie nue n’existe pas. L’enfant qui regarde une course est introduit à cette vérité qui d’un coté lui fait mal mais d’un autre l’initie : car la vie est toujours liée au risque de la perdre, et cette perte-là est la métaphore de toutes les autres et assurément la plus angoissante de toutes.

Notre monde contemporain fait des efforts permanents pour éviter la perte ; mais perdre, c’est éprouver que nous ne sommes pas tout-puissants, et que la fonction symbolique de la perte est synonyme de ce qui fait que, ce que l’on perd, il faut dans sa contrepartie le gagner. Pour le dire très simplement : on ne gagne que ce que l’on perd. Déjà, Montaigne avait dit que « Philosopher, c’est apprendre à mourir ».

Y a-t-il un âge pour cet apprentissage ? Surement pas. L’enfant n’est pas exclu de ce qui fait l’essence du vivant. Aussi loin que l’on recule dans le temps des grands récits, cet apprentissage fait partie de la culture. C’est ce qui, fondamentalement, fait que Freud rejoint les grands penseurs de la philosophie et les grands poètes, que l’art se joint à la civilisation, et que la mort fait partie de l’art.

La dernière conséquence, et non des moindres, c’est le rapport entre ce qui se répète dans la répétition et ce qui, à chaque corrida, change parce que les rituels fondent la temporalité.

Ce que la corrida remet en scène, n’est pas uniquement de l’ordre du spectacle ou du spectaculaire. Il n’y a peut-être rien à « voir » dans une corrida, mais tout simplement à trouver un espace qui nous relie au fondement de notre culture, de notre communauté et de ses modes esthétiques de présentification. Même si les amateurs de corrida ont oublié cela, il n’empêche que cet oubli n’est pas perdu et que l’existence même de la corrida se retrouve prise dans une trame intemporelle dans laquelle la mort est à la vie ce que le souffle, le rythme sont à l’art.

Yahvé commande à Abraham le sacrifice d’Isaac ; jusqu’au dernier moment, le vieux père soulevant son couteau s’exécute pour finalement, dans une intervention du divin, voir se substituer à l’enfant le bouc émissaire - bête à corne s’il en est – : comme si la bête, en mourant, redonnait la vie à l’enfant. Si la bête s’est substituée pour mourir, elle n’en conserve pas moins, en la consacrant, ce qui fait l’essence du sacrifice. N’oublions pas que Rome comme Athènes, et comme peut être toute cité ancienne, se sont bâties sur un meurtre symbolique et c’est ainsi que les habitants ont put constituer, en tant que vivants et dans leur transmission, les commencements trans-historiques de toutes communautés.

Peut-on espérer non pas qu’il y ait une pédagogie volontariste, à la corrida, non pas qu’il faille y amener coûte que coûte les enfants, mais que, s’il faut le comparer, le meurtre de la bête déplace l’horreur tout en en faisant prendre conscience par l’enfant ; et peut-être - je dis bien peut-être - les enfants refoulent-ils, mettent-ils à l’abri au fond d’eux mêmes ce fait que mourir n’est pas un geste anodin, sans conséquences.

Peut-être peut-on espérer que la corrida déplace la question de la mort qui, à notre époque, enlève de plus en plus à l’homme sa culpabilité : les guerres tuent des enfants, la famille tue des enfants, la maladie tue des enfants, les enfants jouent à se tuer sur Internet… Peut-être vaut-il mieux comprendre la mort à travers l’angoisse d’une bête offerte plutôt que de la réaliser dans le réel, et de la pratiquer sans culpabilité. Car, en enlevant la vue de l’horreur, l’acte de tuer a pris de plus en plus, dans notre contemporanéité, une place qui déculpabiliserait parce que l’acte réel ne serait que le double, que l’image, que la reproduction de la fiction.

En ce sens, la tauromachie n’est pas une fiction mais la possibilité de se confronter réellement à sa condition de mortel.

 


[1] Pour découvrir le parcours universitaire de Bernard Salignon et sa bibliographie, cliquer ici.

[2] Bernard Salignon ayant été empêché de venir à Alès, il nous a fait parvenir le texte de son intervention qui a été lu par Jacques Teissier.