98e Congrès de la FSTF à Alès

Colloque du samedi 18 octobre 2014 

LA CORRIDA

POURQUOI TANT DE HAINE ?

Dr Robert Babeau
Psychiatre-Psychanalyste

 Introduction :

La corrida est un sujet sensible et particulièrement propice aux polémiques réductrices, aussi vais-je partir, en élargissant le débat, de la problématique humaine de la violence en général. J'aborderai donc la question par un bref aperçu anthropologique, puis je développerai une courte approche psychosociologique, pour en tirer des enseignements concernant la corrida et sur la question de son effet potentiellementtraumatique pour les enfants.

1– Point de vue anthropologique

L'intensité de la violence interhumaine dans les sociétés est repérable à partir du néolithique (environ 5000 ans avant notre ère), époque durant laquelle se développent l'agriculture et l'élevage. Actes violents attestés par la mise à jour par les anthropologues d'ossements humains de cette période, ossements, entaillés, fracturés par des objets contondants, crânes éclatés, mâchoires brisées.

Violence interhumaine née de la rivalité entre les hommes dans le but de s'approprier les terrains disponibles pour la culture et l'élevage, violence accentuée de façon croissante par l'augmentation significative en zone tempérée, des populations en nombre d'individus occupants.

La question de la violence n'est donc pas née avec la corrida, on s'en serait douté, elle prend forme dès l'aube de l'humanité moderne. Au paléolithique, époque antérieure des chasseurs-cueilleurs, une telle violence n'est pas constatée à ce degré d'intensité. Plus proche de nous, l'histoire violente du far West américain à la fin du XIX° siècle atteste de la nature rivalitaire de cette violence.

II — Point de vue psychosociologique.

René Girard est Avignonnais d'origine, élève de l'École des Chartes, émigré aux États-Unis, il y enseigne la littérature comparée à Standford-Université. Au cours de ses lectures, il découvre, c'est son hypothèse centrale, que le meurtre collectif d'une victime émissaire est à l'origine de la plupart des civilisations.

Son hypothèse repose sur la théorie du désir mimétique.

Qu'est-ce que le désir mimétique ? Il s'agit de la symétrie conflictuelle qui naît entre deux individus à propos d'un bien unique que chacun convoite de s'approprier pour lui-même. Ou plus précisément, le bien convoité par l'un, devient éminemment désirable pour l'autre, même si, jusque-là, il n'y avait prêté aucune attention ni intérêt particulier (confer les conflits dans les supermarchés en cas de crise, les actes de vandalisme systématiquement associés aux manifestations de foules contestataires).

Le phénomène se propage de façon contagieuse dans une société en proie à la désorganisation. On peut aisément le constater aujourd'hui dans les pays en état de guerre civile. Un coupable est alors recherché et désigné en la personne du bouc-émissaire. Le bouc-émissaire, une fois désigné est lynché par la foule. Sa mort entraine la réconciliation au sein de la communauté qui lui en est, après-coup, reconnaissante en le déifiant. Souvenons-nous de la terreur au cours de la Révolution Française.

La passion, la violence passionnelle est au cœur des relations humaines, il convient d'en prendre acte à toutes fins utiles. Le XIX° siècle a cru au progrès psychologique et moral de l'humanité, en termes d'adoucissement des mœurs, grâce aux progrès techniques et scientifiques, grâce surtout au développement économique (La main invisible d'Adam Smith) ([1]).

Le XX° siècle s'est chargé de faire litière de cet espoir. Seul les progrès techniques et scientifiques se sont réalisés. Les deux guerres mondiales, la monstruosité de la Shoa, le largage de deux bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki sans nécessité stratégique, plus récemment les épurations ethniques dans les Balkans, enfin l'Afrique et ses guerres fratricides, le terrorisme hyperactif au Moyen orient, sont là pour nous rappeler que l'humain n'a pas changé d'un iota.

Il n'y a pas d'humains bon et gentils d'un côté et des barbares de l'autre, le contexte politique, social et culturel seul peut changer et transformer insidieusement un bourgeois tranquille en sadique cruel (URSS, Allemagne nazie, Rouanda, Balkans). Le barbare n'est rien d'autre que l'Autre de soi-même, de moi-même. Alors que vient faire la corrida dans tout cela ?

III - Un constat

Il m'a été donné d'interviewer un homme, officier de C.R.S, à propos des manifestations de foule.

Questions posées :

- Quel est le comportement de la foule au cours des matchs de football ? Ils sont fous, répond-t-il, s'ils pouvaient introduire des armes ils s'entretueraient.

- Et au cours des matchs de rugby ? C'est moins dangereux, moins violent, après ils font tous la fête ensemble, commente-t-il.

- Dans les arènes de corrida ? C'est pas du tout pareil, les gens y sont en général et globalement assez calmes, il n'y a jamais ou très rarement à intervenir pour des bagarres.

Interprétation :

Les spectateurs sont dans les trois cas les mêmes humains, même s'il existe dans chaque cas des variations dans la composition sociologique, seuls les contextes changent.

- Le match de foot est conçu comme une guerre entre deux clans. Bien que le contact physique y soit explicitement interdit, les chevilles et les tibias y sont régulièrement visés et souvent lésés à fin d'affaiblir l'adversaire. Le ballon (objet du désir mimétique) est un projectile qui peut frapper les hommes, il perfore les buts. La violence physique prohibée sur le terrain, déborde les joueurs et contamine les gradins, il y a parfois des blessés et des morts. La haine de l'adversaire menace en permanence de le transformer en ennemi. Les injures raciales prospèrent de plus en plus dans ces lieux. Le phénomène « hooligan » y a trouvé sa source en Angleterre. Certains spectateurs devenus trop violents y sont interdits de spectacle. Il parait nécessaire d'encadrer tout cela plus sévèrement. Certains matchs trop sensibles ont lieu en l'absence de supporters jugés trop excités et dangereux.

- Au rugby, au contraire, l'affrontement physique autour du ballon, afin de se l'approprier, est la règle, il y est strictement encadré et réglementé. Les arbitres y sont vigilants, exigeants et respectés. Les spectateurs observent la même exigence de retenue et tout se passe généralement bien.

- Au cours de la corrida, la violence est explicitement au centre de l'arène, elle s'exerce exclusivement sur le taureau selon un protocole et un rituel très précis, traditionnellement institués. Les spectateurs son tout particulièrement attentifs au respect scrupuleux de ce protocole et manifestent bruyamment lorsque celui-ci est transgressé par les hommes à l'encontre du taureau. La foule des spectateurs est généralement attentive et grave au cours du dernier tiers jusqu'à la mort de l'animal. La rivalité entre les toreros n'est jamais directe, chaque torero affronte ses propres taureaux, et lorsqu'elle s'exerce à l'occasion des « quites », elle prend la forme pacifique d'un concours d'élégance et de dextérité à la cape. Le taureau n'en est jamais la victime, il y est, au contraire mis en valeur.

Il n'y a pas, dans la corrida, d'objet sollicitant le désir d'appropriation mimétique. Ceci explique peut-être, en partie, le comportement plus pacifique des aficionados au cours de l'exercice.

IV- Conséquences

La violence des hommes menace en permanence la vie en société, sa régulation est délicate, les équilibres toujours précaires. Il n'existe pas de solution radicale qui permettrait d'éradiquer efficacement cette violence. Il n'y a que des solutions de moindre mal.

L'angélisme du politiquement correct venu des États-Unis a montré ses limites : meurtres en séries, homicides multipliés par la vente libre des armes à feux, viols en réunion, meurtres de masse par des adolescents en rupture, violences parentales, incivilités multiples, violence raciale persistante continuent de prospérer là-bas, ici et ailleurs.

La peine de mort a largement démontré son inefficacité préventive, et il est vain d'envisager des mesures uniquement préventives. Alors que faire, quoi d'autre ?

Il existe des contextes institués qui permettent l'exercice limité et contrôlé, le défoulement partiel par procuration de la violence endémique, à moindre mal.

La pratique des disciplines sportives d'affrontement individuel (tennis, escrime, boxe, arts martiaux) ou collectif (football, rugby, basquet-bal, etc.) permet un affrontement violent interhumain contrôlé et limité.

Il existe en Espagne, au Portugal, dans le sud de la France et en Amérique latine, la corrida, processus au cours duquel le meurtre est réellement accompli avec violence, par déplacement sur l'animal. Le taureau y fait office de bouc émissaire de substitution. Chaque spectateur peut s'identifier alternativement au torero matador (i.e., tueur de taureau) avec passion (aficion), puis au taureau c'est-à-dire à la victime par compassion. Vécu équilibré qui rend compte du calme qui règne à la sortie des arènes dans la foule des spectateurs.

Rappelons qu'à Arles, 10.000 spectateurs environ, sortent de l'enceinte des arènes dans un espace retreint déjà occupé par la foule épaisse des fêtards généralement bien alcoolisés de la féria. Aucune violence n'y est observable alors que les personnes y sont malaxées, heurtées par les mouvements en tous sens de la foule dense. Ceci en l'absence totale des forces de l'ordre occupées à pratiquer les alcotests aux portes de la ville. Comment cela est-il possible ? La principale explication doit être trouvée dans l'effet purgateur, apaisant et pacificateur de ce processus appelé « corrida ».

Faut-il interdire cela ? Faut-il interdire cette manifestation spectaculaire, aux enfants de moins de 16 ans ?

L'interdiction en Catalogne a-t-elle amélioré les mœurs des Catalans entre eux? Ou les Catalans eux-mêmes dans leur être? II est légitime d'en douter. J'en ai fait personnellement la pénible expérience, dans la circulation à Barcelone.

Il nous faut maintenant affronter la question centrale de la relation de l'homme avec l'animal.

Au cours de la corrida, le taureau est traité avec violence par les toréros : piques profondes et sanglantes (acte le plus contesté et contestable), banderilles, épée, descabello, poignard du puntillero. Oui, l'animal est agressé violemment par les hommes et c'est le principal de l'affaire, même si la dimension artistique et culturelle vient parer d'un voile léger cette vérité. Il nous faut revendiquer ce fait plutôt que de tenter vainement de le minimiser. Et cela pour les raisons que j'ai avancées précédemment. L'homme, l'humain, nous tous, sommes potentiellement des prédateurs violents, et il faut bien composer avec ça.

Dans le passé, pas si lointain, la violence meurtrière sur les animaux de ferme était chose banale : porcs égorgés, saignés à blanc, hurlant de peur et de douleur, lapins assommés, saignés, écorchés, poulets décapités vivants. Tout cela est aujourd'hui rationnalisé, évacué et caché dans les abattoirs industriels. «Cachez ce sein que je ne saurais voir» proteste Tartuffe qui n'en perd pas une.

De nos jours, les élevages industriels adaptés à la consommation de masse et aux profits maximums, mettent en œuvre des procédés de type concentrationnaire. Des cochons, veaux, poulets sont immobilisés, enfermés à vie, confinés dans des espaces les plus restreints possibles, gavés, systématiquement engraissés aux hormones et aux antibiotiques, maintenus sous éclairage artificiel permanent, enfin abattus en série et traités comme des objets, sans qu’aucune voix ne s’élève pour protester.

Ces pratiques sont-elles pour autant moins barbares ?

Le taureau de combat, lui, a été créé pour le combat et la mort, il est élevé et sélectionné exclusivement dans ce but. Il vit en liberté et se nourrit de fourrage, jusqu'au jour du combat. Il est alors examiné par les vétérinaires et refusé s'il n'est pas en bonne santé ou conforme aux critères de sa race. Une fois dans l'arène, il est encore scrupuleusement examiné par les aficionados et protesté s'il présente un indice quelconque d'invalidité. Il est applaudi et admiré s'il est beau, se montre fort et vaillant. Cette vie saine, ce destin exceptionnel de l'animal sont-ils moins enviables comparés aux traitements sordides des animaux dans les élevages industriels ?

Je le répète, l'espèce humaine est au sommet de la chaîne de prédation. L'homme est passé maître en fait de prédation, il faut bien en convenir et renoncer à toute posture angélique. Le terme « prédateur » désigne la réalité des faits, celui de « barbare » désigne le même homme qualifié ainsi par une portion de la population qui préfère s'aveugler sur sa propre nature et adopter une attitude hypocrite illustrée par la vogue du politiquement correct.

Dernière question :

Combien d'anti-corridas ont-ils renoncé à acheter et à utiliser des chaussures en cuir, à porter des vêtements de cuir, des ceintures en cuir. Combien d'entre eux ont renoncé à consommer de la viande, de la charcuterie et autres produits dérivés de l'abattage des animaux ?

Combien d'entre eux se mobilisent-ils pour protester contre la production d'armes par la France, contre les conflits armés, le terrorisme, etc. ?

Il faut bien le constater, les anti-corridas, sous prétexte de protéger les animaux, mènent un combat hostile à des êtres humains que sont les aficionados. J’ai, là aussi, fait l’expérience personnelle d’avoir été agressé violement par eux, au sortir d’une réunion paisible dans un théâtre à la mémoire de Nimeño II.

Rappelons enfin que les aficionados ne jouissent pas de façon sadique de la souffrance du taureau, comme le prétendent les anti-corridas, mais se réjouissent plutôt du courage, de la tenue, de l’élégance et de la performance des toreros devant le danger mortel représenté par le taureau de combat.

Enfin, faut-il interdire la corrida aux enfants de moins de 16 ans ?

1ère Question: quel est le processus qui se traduit par un effet traumatique pour l'appareil psychique ?

Il y a effet traumatique lorsque des quantités d'excitations (i.e des émotions) affluent dans l'appareil psychique en quantité telle que les processus psychiques sont incapables de les métaboliser, c'est-à-dire de les absorber sans déséquilibre ni dommage pour l'appareil psychique.

Exemple : lorsqu'un enfant assiste seul à un combat furieux entre deux chiens en rut, ou à une bagarre entre deux hommes. Passif, impuissant et inexpérimenté il est submergé par la peur, sans aucun moyen pour apaiser cet orage émotionnel, en l'absence d'un adulte protecteur.

2ème Question : comment l'enfant acquiert-il cette capacité de métabolisation ?

Par la présence d'un adulte contenant, bienveillant, protecteur en position d'initiateur au moyen du langage verbal.

Ex : « Tu as vu deux chiens se bagarrer, ils étaient très en colère, ils avaient des dents effrayantes, tu as eu très peur. Les animaux et les hommes parfois deviennent furieux, ça peut être très dangereux. Il faut être très prudent, surtout lorsqu' on a aucun moyen de l'empêcher ou de l'arrêter. »

Les enfants ont besoin de ces expériences initiatiques afin de structurer leur appareil psychique. Les occasions d’avoir peur pour ou d’être saisi de colère ne manqueront pas au cours de leur vie. La corrida est une de ces occasions idéales et protégées pour initier nos enfants qui doivent pouvoir bénéficier de cette assistance autant que de besoin.

Il est important que l'adulte accompagnateur soit conscient de son rôle d'initiateur et l'assume pleinement.

À partir de quel âge est-il raisonnable d'amener un enfant aux arènes ?

L'expérience scolaire bien entamée, la maturité psychique suffisamment avancée semble indiquer que l'âge de 8 - 10 ans soit recommandé comme âge minimum.

Pour terminer, citons la conclusion de l'intervention du Professeur Marcel Rufo, célèbre pédopsychiatre Marseillais, dans la Provence du 30-05-2007 :

« Attachons nous aux vrais problèmes des jeunes, la corrida n'en fait pas partie. Décidément pas. »

Alors continuons d'aller aux arènes avec nos enfants, sereinement, sans culpabilité, avec enthousiasme et respect !

 




[1] N.D.L.R. – Wikipedia : Dans le domaine socio-économique, la main invisible est une expression (due à Adam Smith) évoquant l'idée que des actions guidées uniquement par l'intérêt personnel de chacun peuvent contribuer à la richesse et au bien-être de tous.