PLAIDOYER POUR LA TAUROMACHIE
TRIBUNE LIBRE:
Faut-il suivre l'exemple de la Catalogne, qui a interdit les corridas ?
Par Jean Ortiz, universitaire
Les belles arènes néomauresques de Barcelone deviendront-elles un centre commercial géant ? Ainsi va la « mondialisation »... Après l'interdiction le 28 juillet, par le Parlement catalan, de la corrida, nous, qui l'aimons et la défendons, serions des « nostalgiques du franquisme », des partisans du "centralisme madrilène"... Sottises ! Certes, le franquisme instrumentalisa la corrida, le foot, la religion, le tourisme... Faut-il pour autant les interdire aujourd'hui ? La décision du Parlement catalan est avant tout politique, même si l'on ne peut nier la mobilisation contre « les souffrances animales » de milliers de citoyens qui ont signé la pétition exigeant cette initiative législative...
Des forces « nationalistes » ont pris en otage la corrida pour régler leurs comptes avec Madrid, « berceau de cette barbarie moderne ». Nouvelle sottise ! Les jeux taurins ne sont ni castillans ni andalous, mais couvrent tout le bassin méditerranéen, et ce depuis la nuit des temps. Sur les murs des grottes, l'homme préhistorique représentait déjà cet animal mythique : le toro... La corrida n'est ni de droite ni de gauche, ni « centraliste » ni « fédéraliste », ni « catalaniste » ni « espagnoliste ». Elle est tout simplement un phénomène culturel, une forme d'art, ancestral et populaire, un combat essentiel, une confrontation avec la mort, l'abnégation, une esthétique, une spiritualité... Où est la « barbarie », où est la « civilisation » ? Sans opposer les droits des animaux à ceux de l'homme, il me semble qu'il n'y a pas de commune mesure entre la cruauté « a las cinco de la tarde » et les guerres en Afghanistan, en Irak...
Il y a longtemps qu'à Bruxelles et Strasbourg, on rêve d'interdire la corrida au nom d'une Europe clonée, capitaliste et washingtonienne, des « bons sentiments », de la « modernité », du « nettoyage culturel », d'une Europe policée, propre sur soi, amie des animaux, mais moins des peuples taurins d'Amérique latine, que l'on saigne à base de contrats néocoloniaux dits «d'association»...
La corrida en Espagne aurait perdu du public (c'est vrai) et serait devenue « élitiste ». Interdira-t-on demain l'opéra avec les mêmes arguments ? Si la corrida doit mourir de sa belle mort, pourquoi des mesures liberticides ? La corrida connaît en France un essor spectaculaire. À Dax, Nîmes, Mont-de-Marsan, Béziers, Bayonne, Vic, etc., les arènes sont combles. Et, parmi ce peuple du toro, peu de bourgeois. Ici, on communie tauromachiquement, on aime ce rituel comme l'ont aimé Lorca, Hemingway, Bergamin, Picasso...
Oui, il faut sauver la corrida ! Convenons qu'en Espagne le spectacle est devenu « décadent », par la faute de toros uniformisés, «nobles» à l'excès, et celle d'éleveurs, d'« empresarios », d'« apoderados » plus soucieux du fric que de « la verdad ».
Sauver la corrida, c'est récupérer son « prestige », son authenticité, ses toros « bravos », et des toreros à la José Tomas, capables de jouer leur vie pour la beauté d'une «naturelle». Éphémère. Juste un instant d'éternité.
Tribunes - L'Humanité du 10-08-2010
