Remercions le professeur Antonio Purroy Unanua de nous avoir signalé un texte publié en février dernier sur le site du Club Taurino Pamplona et cosigné par onze représentants éminents du monde taurin dont lui-même (huit espagnols et trois français). Il s'agit d'un implacable argumentaire qui place l'avenir de la corrida dans la restauration, la compréhension, la magnification, de son indispensable premier tiers. Nous nous devons de manifester la totale adhésion de la Fédération des Sociétés Taurines de France.

 varas image"La suerte de varas continue d’être mal faite dans presque toutes les corridas de presque toutes les arènes d’Espagne. C’est la grande misère de la tauromachie actuelle. D’autant plus que la pique est à l’origine de l’apparition du bétail de combat et a assuré sa permanence en sélectionnant sa bravoure dans les tentadores et en appréciant la bravoure des taureaux dans l’arène.

Rappelons sommairement comment elle doit se pratiquer et ses fonctions traditionnelles. Bien que le règlement taurin espagnol fixe à au moins deux rencontres avec le cheval dans les arènes de 1re catégorie et à une rencontre au moins dans les autres, les piques doivent être dosées pour permettre au moins deux rencontres, en accord avec la bravoure et la force de l’animal. La première fois qu’il se présente au cheval, il ne sait pas ce qu’il va rencontrer, il le sait à partir de la deuxième rencontre quand son instinct de bravoure le pousse à se sublimer devant l’adversité. La pique doit tomber à sa place qui est sur moitié arrière du morrillo (haut de l’encolure) et jamais sur le garrot ou derrière lui et surtout pas de piques en arrière et tombées vers les flancs.

Nous n’inventons rien de nouveau quand nous disons qu’il faut piquer dans le morrillo. Depuis la tauromachie de Pepe Hillo, en 1793, jusqu’au règlement de Ruiz Giménez (1917), il se disait : “il faut piquer dans le morrillo, là où l’art l’exige”. Le règlement autonome de l’Andalousie dit qu’il faut préférablement piquer dans la partie arrière du morrillo. De même, celui du Pays Basque dit qu’il “faut piquer dans le morrillo et que le châtiment soit interrompu si la pique tombe dans un autre endroit”. Le règlement français dit que que “le picador devra piquer dans le haut du morrillo” (art.73). Nous voyons donc que c’est aussi facile à dire que difficile à obtenir.

Il se prétend que les piques permettent, en plus d’évaluer la bravoure de l’animal, d’atténuer sa force et sa vigueur pour le préparer au travail avec la muleta. Il est vrai qu’il s’est toujours dit qu’elles lui faisaient baisser la tête et régularisaient sa charge par leur action sur les muscles du cou tout en le décongestionnant par perte de sang. Selon des études récentes, ces effets seraient moins importants que ce que l’on croyait.

Il est de plus en plus clair que le taureau brave a besoin d’éprouver la pique pour révéler le sentiment de bravoure qui est imprimé dans son code génétique, bravoure qui l’aide à surpasser avec succès une possible douleur et le stress du combat et de l’exercice. Nous sommes convaincus que la suerte de varas bien réalisée aide à améliorer le comportement de l’animal durant le combat.

L’action de la pique et, dans une moindre mesure, celle des banderilles, provoquent une sécrétion d’endorphines, opiacés internes qui bloquent les récepteurs de la douleur et en atténuent la sensation. Elle déclenche aussi la sécrétion de cortisol – hormone stéroïdienne qui aide à maîtriser le stress du combat et de l’épreuve – et de la dopamine, un neurotransmetteur qui augmente la fréquence cardiaque et l’activité motrice, ce qui stimule la disposition au combat. Ces fondements scientifiques commencent à être partagés par les éleveurs, les toreros et les spécialistes. Il reste maintenant à en instruire le public afin de le convaincre que la suerte de varas est nécessaire au bon déroulement du spectacle.

Il est bien certain que, pour faire briller le taureau aux piques, la généreuse collaboration du matador est requise, à commencer par son application à une mise en suerte adéquate. Que ne lui importe de céder une part du rôle principal au picador et que ne lui importe aussi qu’il reste moins de puissance à l’animal et moins de séries de passes de muleta. Les aficionados l’en remercieront largement car bien souvent le troisième tiers pèche par trop de longueur.

Ce qui arrive réellement

Ce qui arrive réellement à la suerte de varas actuelle c’est que le taureau n’est pas mis en suerte de manière convenable, qu’il n’est pas appelé comme il se doit que l’on n’a plus la patience d’attendre qu’il aille au cheval en partant de loin, moment où il faut monter et placer la pique pour freiner la charge lors de la rencontre. Il arrive souvent que le taureau est relancé sous le peto, y compris en outrepassant les lignes réglementaires, tant pour le taureau que pour le cheval. Une fois sous le peto, il est piqué en arrière et sur les flancs, souvent la pique est rectifiée et appliquée sans dosage comme s’il n’y avait pas à en donner d’autres, en perçant de manière répétée avec l’accord du matador. Ainsi, si la pique est donnée quand le taureau est sous le peto, il est impossible qu’elle tombe en avant. Quand le picador cesse enfin de l’appliquer avec intensité, souvent il ne l’enlève pas mais la maintient verticale et en même temps la remue dans la blessure à petits coups et tours de poignet, effet combiné de marteau et de broyeur, prolongeant ainsi la pique de manière superflue et coupable. Et si le taureau est brave, tant qu’il éprouve la morsure du fer il n’abandonne pas la rencontre, il n’est pas vrai qu’il veut abandonner, qu’il veut sortit du cheval, c’est une grande hypocrisie.

Tout ce que nous sommes en train de dire s’aggrave quand toute la suerte se concentre en une unique pique. La “monopique” est l’expression maximale d’une réalisation incorrecte de la suerte de varas. C’est ce qui arrive de manière habituelle dans les arènes de 2e et 3e catégorie où une seule pique est exigée et dans celle de 1re où la deuxième pique n’est plus que protocolaire. Ceci est la négation de la suerte de varas.

Mais ce qui est véritablement grave, c’est la position de la pique, en arrière dans la majorité des cas. Quand elle tombe sur le dos, loin du cou, elle trouve un accès facile – peu de centimètres de peau, de graisse et de muscle – aux apophyses épineuses et transverses de la colonne vertébrale, aux insertions musculaires, aux paquets neuronaux et vasculaires. Et si elle est notablement tombée sur le flanc elle peut traverser les espaces intercostaux, atteindre la cavité thoracique et affecter les poumons, par exemple. De là l’importance de piquer dans la partie terminale du morrillo formée d’une épaisse masse musculaire recouverte d’une couche de graisse sous-cutanée où les lésions n’affectent pas la colonne vertébrale, ni les nerfs et les vaisseaux qui lui sont relatifs, seules se produisent des lésions mineures de grands et puissants muscles.
La pique en arrière peut provoquer implicitement un autre grand problème, c’est qu'elle force l’animal à lever la tête au troisième tiers, ce qui contrarie le travail de sélection entrepris par de nombreux éleveurs aujourd'hui pour que le taureau maintienne sa tête basse. Pour cela, ils n’hésitent pas à modifier sa morphologie et produisent des animaux qui ont le cou plus long et les pattes avant plus courtes.
Dans la majorité des arènes françaises, la liturgie des piques est correctement exécutée mais il se tient peu compte de l’endroit où elles tombent. Beaucoup d’aficionados qui ignorent l’anatomie du taureau ne repèrent pas ce que la pique impacte, pour eux tout est taureau et donc équivalent.

Futur de la suerte de varas

Notre opinion est qu’une disparition de la suerte de varas conduirait à la disparition de la fête des taureaux et non seulement des corridas formelles mais aussi des spectacles populaires. C’est clair et accablant. C’est pourquoi la question « Croyez-vous que la suerte de varas va disparaître ? » est affligeante. Sans la pique, la sélection des animaux ne pourrait se poursuivre dans les tendadores. Sans la pique, la bravoure du taureau au combat ne pourrait s’apprécier et il ne pourrait se vérifier si elle se grandit dans l’adversité. Sans la suerte de varas, il ne pourrait se combattre un taureau intègre, brave puissant, doté d’une noblesse “encastée” qui est, d’autre part, nécessaire à la fiesta. Seul ce type d’animal peut garantir le futur de la suerte de varas et de la tauromachie dans son ensemble d’où l’exigence imposée aux éleveurs de produire ces animaux nécessaires à la réalisation d’une suerte de varas correcte et équilibrée.

Il se rabâche que le public actuel ne supporte pas la suerte de varas. Non, ce qu’il ne supporte pas c’est la suerte mal faite, la suerte dépourvue de beauté où ne se voit pas un équilibre entre le picador et le taureau. Si la suerte est bien exécutée, le taureau placé assez loin, s’il reçoit la pique quand il approche, si elle tombe au bon endroit, si la suerte se dose à plus d’une rencontre, si la pique s'interrompt par véritable retrait du fer manifesté par relèvement de la hampe, en somme quand le spectateur perçoit que les piques se font en faveur du taureau, alors il y prend du plaisir. Les moments les plus brillants et émouvants qui peuvent se vivre dans une arène sont quand les piques se font correctement, qu’elles font lever les spectateurs de leurs sièges et obtiennent l’accord de tous. Alors le picador reçoit une ovation de gala. C’est la grande fête de la Tauromachie.

Une correcte réalisation du premier tiers n’intervient presque jamais dans nos arènes. Comme nous l’avons dit, oui, elle a lieu dans d’assez nombreuses arènes françaises où, curieusement, le public est plus sensible au châtiment qu’en Espagne, parce qu’il existe en France une moindre tradition taurine et parce que, d’une manière générale, le public y est plus proche des courants écologistes et du bienêtre animal que le public espagnol. Cependant c’est lors de la suerte de varas qu’il éprouve le plus de plaisir et, en raison de sa manière de concevoir la tauromachie, qu’il apporte beaucoup plus d’exigence à la bonne exécution de cette suerte. Et c’est en France que se manifeste souvent cette catharsis tauromachique collective qui sublime la tauromachie universelle.

Nous croyons fermement que le chemin correct est de continuer à revendiquer la suerte de varas si nous voulons assurer l’avenir de la Tauromachie. "

 Signé par :

Antonio Purroy,
Dr. Ingeniero agrónomo

Santiago Martín "El Viti"
Matador de toros
Antonio Miura
Ganadero
Victorino Martín
Ganadero
Venancio Blanco
Escultor
Federico Arnás
Periodista
Julio Fernàdez
Veterinario
José María Moreno
Aficionado
 
François Zumbiehl
Aficionado (Francia)
Marc Roumengou
Aficionado (Francia)
Marcel Garzelli
Aficionado (VIC - Francia)